Mon cousin est passé me voir au parloir. Enfin cousin, c'est lui qui le dit, il a un tuyau pour m'aider, qu'il dit. J'ai maintenant tendance à me méfier des tuyaux qu'on me refile : y en a un qui m'est resté en travers du gosier. Je n'ai pas voulu prendre la mouche : pour une fois que quelqu'un vient me voir. Ma femme m'a expliqué par courrier qu'elle était débordée : des recommandés à n'en plus finir qui arrivent à la maison. Je crois que je vais faire mettre ça sur mes cartes de visite : "maison recommandée". Ça fait classe, non ? Elle m'a dit aussi que mon gamin n'avait pas le temps non plus, il étudie l'astronomie. Mais je m'égare, enfin dans 9 m2, c'est une façon de parler.
Le prétendu cousin n'était pas venu me voir pour mes beaux yeux . Le contraire m'eut étonné, remarquez-bien : à part le professeur Berbet qui me le dit dès qu'il me voit : "Vous avez des yeux à couper le souffle. Un strabisme aussi contourné, ça repousse les frontières de l'humanité. Ça relève de la géométrie non euclidienne. Faut attendre quelques siècles pour trouver quelqu'un capable de s'attaquer au problème." Ce qui l'intéressait, c'est ce que je pouvais lui dire sur Hélène, la femme à Levil. Paraît qu'elle est inconsolable depuis qu'il s'est éclipsé. Je lui ai dit que je ne savais même pas qu'il s'était éclipsé, que d'ailleurs aucune éclipse n'était prévue ces temps-ci, que si c'était quand même une éclipse, le mieux c'était d'attendre que l'éclipse soit terminée.
De toutes façons, je ne la connais pas, Hélène : elle n'est pas du quartier et je l'ai juste vue venir quelques fois chez Lebowsky. J'allais pas lui raconter les deux-trois choses que j'ai pu remarquer. Je lui ai dit que j'y réfléchirais mais que je réfléchissais mieux chez moi que dans cette maison close. Il m'a dit qu'il était ouvert à toutes les propositions, je lui ai dit que son discours sentait le renfermé, qu'il devait me jouer un autre air. Finalement, cette conversation, c'était plutôt du vent. J'ai quand même promis au cousin présumé que je lui ferai passer un petit mot sur ce que je savais du Lebowsky, trois fois rien, d'ailleurs, pour peu, mais c'est impératif, qu'il me fasse mettre en conditionnelle : les gardiens sont un peu trop vindicatifs à mon goût et je ne voudrais pas que ma réclusion devienne infinitive.
Sur ce, je suis trop bon, je lui ai dit que Levil, ce qui l'intéressait par dessus tout, c'était un placard et un cahier. Il a qu'à se gratter le neurone, le plumitif, avec ça, il déjà de quoi se démanger.
Bon, c'est l'heure du courrier, ma femme m'aura bien envoyé un mot. Je ne sais pas comment elle se débrouille, mais elle arrive à me faire passer les lettres sans les timbrer et pourtant, le cachet de la poste fait foi. C'est à ne pas croire. Je vous laisse.