Ma peine

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Gabi

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24 Mars 2004
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Il y a un mois, j'ai eu 20 ans.

Depuis maintenant 6 ou 7 ans, peut-être plus, j'ai un mal de tête allant croissant avec le temps ; ça arrive toujours au même moment : le soir, quand je viens de me coucher, je pense à ma journée, à ce que j'ai fait, et surtout à ce que je n'ai pas fait.
La douleur arrive toujours quelques minutes après. C?est à chaque fois pareil : doucement pulsatile, elle émerge entre mes yeux, s'enfonce progressivement dans mon crâne, chaude puis brûlante : rien qu'en y pensant, j'ai l'impression de la sentir à nouveau. Ce n'est pas une douleur atroce, non, mais pourtant je ne pense qu'à elle quand elle arrive, j'arrête le cours de mes pensées, j'attends qu'elle finisse de s'installer, puis, une fois qu'elle a gagné sa place, je repense à cette journée passée. On pourrait croire qu'avec le temps, j'attendrai ce moment du soir avec appréhension, anxiété : mais je m'y suis habitué, elle m'est devenue familière : en fait, plutôt qu'une habitude, j'ai l'impression de l'avoir intégré comme une partie de moi, de mon corps et du reste : je l'appelle « douleur », faute d'un autre mot, mais c'est ambigu : comme brûler sa peau au soleil ou manger un plat délicieux mais trop chaud.
Je ne sais pas quand elle disparaît : elle reste jusqu'à que je dorme et n'est plus là au réveil.

Le soir de mes 20 ans, pour la première fois, elle était différente : elle s'installa de façon brusque et surtout se fût cette fois vraiment douloureux : j'ai eu peur. Ça peut paraître ridicule, mais j'avais l?impression qu'elle était en colère, que j'avais fait quelque chose de mal, je me sentais coupable.

Le lendemain, je décidais d'aller voir un médecin : ça n'a pas été facile de lui expliquer pourquoi je venais et pourquoi je ne l'avais fait que maintenant. C'était un gentil docteur : il m'a laissé parler, hocha la tête avec régularité, puis ausculta longuement mon c½ur, mes poumons et mes oreilles ; comme tout médecin dans l'impasse, il me dit que j'allais passer une IRM cérébrale.

Le soir même, j'attendais ma douleur avec un peu d'impatience : j'espérais la retrouver comme auparavant ; ce fût le cas, bien que je ne pus m'empêcher d'avoir l'impression de la sentir un peu moins présente.

Deux semaines plus tard, je passe l'IRM : le neurologue demande à me voir juste après. Il me dit « L'examen révèle un hyposignal, clairement délimité, de forme ovalaire au dessus de la selle turcique : ce qui ferait plutôt penser à un kyste qu'à une néoplasie, mais au vu de vos céphalées et de votre bilan hypophysaire, une exérèse chirurgicale serait conseillée ». Alors je lui dis : « Oh ».
 
Bref, deux jours plus tard, je me fais opéré parce que le médecin n'aimait pas la petite tâche blanche qu'on voyait dans mon crâne sur les beaux clichés noirs de l'IRM. Je lui ai bien suggéré de passer un coup de marqueur par dessus : mais, non, rien à faire, il tenait vraiment à m'ouvrir la tête.
En fait, au réveil, je m'aperçus qu'on ne m'avait pas ouvert le crâne : il est passé par mon nez avec des instruments longs et fins. J'étais déçu.
Après ça, il redemande à me voir. Il me dit : « L'analyse histologique de la formation que nous vous avons enlevé correspond bien à un kyste bien que ce soit rare d?en trouver à cet endroit ; là où nous avons eu une surprise, c?est quand le laboratoire nous a appelé pour nous dire qu'à l'intérieur de la formation se trouvait ceci ». Il me tend un petit objet métallique. Alors je lui dis : « Oh ».

L'objet est en métal : c'est une petite figurine de la taille d'un ongle représentant une fée. Elle est nue, deux ailes fines dans le dos, des mains aux longs doigts si effilés que je me suis piqué avec, des yeux en amande sans pupille, semblants faits d'un métal plus brillant que le reste, un corps fin et élégant : une chouette petite fée.

Le médecin me raconte une histoire : « Nous pensons possible que cet objet se soit introduit par accident dans vos narines durant votre petite enfance : il est concevable qu'il se soit logé entre deux lames osseuses mal soudées de la base du crâne et qu'un kyste se soit développé autour ». Une sympathique histoire : il avait presque l'air d'y croire.
J'étais fier de mon nouveau statut de curiosité médicale.

Le soir même, je résume ma vie : ça ne me prend pas longtemps.
Il faut bien le dire : je suis un gros fainéant. À tout moment de ma vie, j'ai toujours eu une activité passive propre à boucher mon temps : peut-être ai-je peur de le gaspiller, en tout cas, je ne l'utilise pas.
Je le cède alors à diverses occupations aussi prenantes que non productives, toutes consommées dans le but de remplir au maximum ce vide en moi.
Lecture, jeux vidéos, nourriture : je dévore, sans aucune pause, afin d'être totalement hors du temps, de ne plus le sentir passer, consommer vite, beaucoup, pour être sûr de le gâcher entièrement.
Ne rien faire me demande tellement d'efforts que cela m'épuise.
J'ai 20 ans et je n'ai rien fait : encore une soixantaine d'années et j'aurai réussi.

Ce constat fait, j'attends. Rien ne vient.
 
Je commence à avoir peur : ce petit bout de métal que l'on m'a enlevé était-il ma douleur, cette part de moi ? Je sors la petite fée de ma poche et l'observe.

Elle m'observe aussi.

Elle me dit : « Et bien, tu es aussi de moche vu de l'extérieur que de l'intérieur ! ». J'ai eu peur de mal entendre et demande « Pardon ? ». Elle me répond « Ah, tu fais bien de demander mon pardon. Mais tu ne l'auras pas aussi facilement ! ».
Elle s'envole et se pose sur le bout de mon nez. « Cela fait 20 ans que je suis enfermée dans ton étroite boîte crânienne, et pas une seule fois tu ne m'as laissé sortir, m'exprimer ! Tu m'as laissée cloîtrée avec pour seule occupation de t'observer, toi, ton insupportable flemme et, pire, chaque soir, t'écouter additionner la somme des moments que tu as gâché. Ça me rendait folle ! ».
Je ne savais que lui répondre : « Mais, je ne pouvais pas savoir que tu étais là : ce n'est quand même pas ma faute ! ». Elle enfonce ses petits doigts pointus dans mon nez : « Comment ? N'as-tu jamais entendu une petite voix qui te montrait l'harmonie dans la lumière du soleil en hiver, qui te murmurait la beauté dans la composition d'une peinture, qui te dévoilait ce que les personnages d'un livre avaient de remarquable ? J'ai passé toutes ces années à te montrer la beauté autour de toi, à te rendre sensible à ce qui est caché, secret. J'espérais alors que tu aurais l'envie de communiquer ces choses, j'espérais te voir créer, communiquer ce que tu voyais.
Mais non, tout ce que j'ai fait n'a servi à rien : je t'ai fait voir, mais tu es resté muet. »
Je lui réponds « C'est vrai, j'ai toujours senti cette envie de montrer aux autres, de leur faire ressentir ce qui me touchait tant : quand un livre, une musique, me faisaient parfois ressentir quelque chose d'immense, j'ai de la peine de le ressentir seul, j'aimerai pouvoir le partager avec d'autres. Mais, je n'ai jamais écrit ce que je ressentais, jamais dessiné ce que je voyais, jamais parlé de ce que j'ai aimé : j'ai souvent commencer à le faire, des mots, des esquisses, et j'aime ça, j'adore ça, mais à chaque fois je m'arrête, je ne vais pas au bout. ».
La fée s'élève au niveau de mes yeux, me regarde fixement et demande « Pourquoi ? ». Je ne sais vraiment pas quoi lui répondre. En fait si, mais ça me paraît tellement bête : je lui réponds : « L'inertie. La force qui fait qu'il est plus facile de ne rien faire, d'être passif et de laisser passer le temps plutôt que de l'utiliser. ».

Elle me dit : « Alors, tu vas combattre cette inertie. Ou bien, je te crèverais les yeux de mes doigts car il ne sert à rien de voir si ce n'est pour faire voir, et, pour commencer, tu vas raconter mon histoire ».
 
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Purée, t'en as de la chance !
Moi il m'arrive jamais rien ! :(
 
C'est un joli conte. On bascule lentement du reel a l'irreel.
Et j'aime bien la facon dont le medecin tente de tout rationaliser. Omnipotence de la Science.


L'infini des chemins possibles
S'etale devant moi tel un abime
Chaque pas en avant est sans retour
Mais avant qu'ici je ne m'abime
Il me faut agir sans detour.
 
Superbe Gabi !!!!!!!!!! :up: :zen: :zen:
Merci d'avoir mis un peu de poésie en ce début de journée maussade.... :zen:
 
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Réactions: Dark Templar
Jolie histoire Gabi ! :zen:
J'espère qu'elle continuera à t'accompagner ta fée, sans douleur maintenant.



Mais c'est quand même bizarre que Nexka se soit retrouvée là !!! :siffle:
 
Bouche bée je suis...

Une journée spéciale commence...

Esprit ouvert...

La beauté s'ouvre à moi...


MERCI:zen:
 
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Réactions: Foguenne
lumai a dit:
Jolie histoire Gabi ! :zen:
J'espère qu'elle continuera à t'accompagner ta fée, sans douleur maintenant.



Mais c'est quand même bizarre que Nexka se soit retrouvée là !!! :siffle:

:D :D :D Ah non c'était pas moi!!! Je joue pas avec des ballons ronds moi :hein: :rolleyes: :D



Bravo Gabi, j'ai beaucoup aimé.

Tu sais que pour de vrai il est arrivé la même chose à ma tante??? Sauf que pour elle au milieu du kiste les docteurs ont retrouvé un vieux plombage de dent.. :affraid: Qui était remonté là au fils des ans.... :affraid:
 
Gabi a dit:
l'harmonie dans la lumière du soleil en hiver...

:zen: Quand la réalité se mélange avec douceur à la fiction... et pourquoi pas l'inverse... Et Rêver encore... et pas seulement la nuit... :cool:
 
:up: :up: :up:
Ca m'a rappelé un bouquin que j'ai lu ; justement quand j'avais 20 piges au compteur (c'est pas hier). "Le jour où Baumont fit connaissance avec sa douleur" de le Clézio... :zen: ... Quoique ce n'est pas pareil du tout... Mais intérréssant tout de même... Enfin voilà... Voilà, voilà... :rose:
 
Gabi a dit:
(J'en connais une à qui ça va faire plaisir...)

Ta petite fée ? ;) :D

Magnifique, peter. :zen:

Tu vois, les fainéants sont les meilleurs. :D
 
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