Journal intime d'un (im)posteur

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Samedi 9 novembre 1993.

Mon cher journal,

Quelqu'un t'a lu ! Quelqu'un qui n'était pas moi ! Je ne parviens pas à croire que quelqu'un ait osé ne serait-ce que poser les yeux sur ta couverture brune (séjour forcé dans l'abri oblige)... Qui, qui aurait pu faire une chose pareille ? Qui pouvait savoir que je te range chaque soir sur l'étagère du haut du placard à balais ? Hélène n'approche jamais de ce placard qui lui donne des migraines paraît-il... Son amie Solange (celle qui se prend pour une héroïne d'heroic-fantasy) était avec nous cet après-midi. Elle est restée dans le placard pendant près de deux heures, mais elle avait une bonne raison. D'ailleurs, quand je lui ai posé la question de savoir ce qu'elle faisait là, elle m'a répondu : « J'ai une bonne raison ». Puisque ce n'est pas elle, qui t'a touché ?

Cette question me hante. L'idée de ces doigts inconnus glissés entre tes pages m'est insupportable. On m'a pris pour un bleu, mais je finirais par découvrir le poteau rose ! J'aurais le dernier mot, qu'on se le dise ! Mais ce soir, je vais manger chez les Lebowsky. Ils nous ont invité tous les deux. Hélène, qui est encore souffrante, a préféré renoncer. Je te laisse, je ne voudrais pas arriver en retard.

Note : Penser à chiper quelques marguerites sur le balcon de la vieille Lavigne.
 
Les effluves du cuissot d'opossum rôtissant dans la cuisine chatouillaient nos narines... Je décidais que les enfants mangeraient à tour de rôle afin que nous puissions profiter de la lumière pour admirer ce festin digne d'un roi.
Je sentais Levil préoccupé et inquiet, ce qui, inévitablement, jetait un léger froid parmi l'entourage.
Tandis que je découpais le cuissot en parts égales tout en me réservant la plus dodue, la sonnette de la porte d'entrée me fit frissonner ...
Surpris, les enfants arrêtèrent de pédaler, ce qui me fit prendre les pieds dans le chien en train d'uriner au pied du canapé - connard va !
Qui pouvait sonner à cet heure ? Chez nous, à part le destin, personne ne se pointe après 21 heures....
Je ne croyais pas si bien dire...
J'ouvris la porte et le temps s'arrêta - devant moi, une créature divine se dessinait dans le halo de l'éclairage public - il pleuvait sans que je m'en sois apercu auparavant et je m'empressais de faire rentrer l'inconnue...
"Vous êtes Monsieur Lebowski je présume ??" - ma réponse tarda à venir tant mon esprit naviguait déjà dans le bleu profond des yeux de mon interlocutrice.... "Oui ! puis-je vous aider ??" - "Hélène, je m'appelle Hélène !!!" dit-elle simplement dans un murmure...
C'en était trop ! Ces quelques mots parfaitement anodins étaient devenus symphonie dans sa bouche aux lèvres fines et colorées...
"Donnez-vous la peine d'entrer et permettez-nous de partager notre cuissot avec vous !"
Levil se leva et quand il croisa le regard d'hélène, je sus immédiatement que l'amour qui les unissait était de ceux qui soulèvent les montagnes, de ceux qui vous glacent le sang parce que vous en rêvez sans jamais le rencontrer.
Ils n'échangèrent aucune parole, simplement un "bonsoir" anodin - 10 ans après, ce "bonsoir" résonne encore dans ma tête comme l'une des plus vibrantes déclaration d'amour jamais entendue...
Ce soir-là, je sus que, dans le secret de mon esprit, et sans l'avoir voulu ni désiré, je regretterais toujours de l'avoir rencontrée...
L'heure des infos - j'allumais notre petite radio qui faisait état de sanglants combats aux portes de Bagdad... nous écoutions en silence la mort qui tombait du ciel quand je vis la main d'Hélène effleurer celle de Levil...
Mon fils me dit alors : "Allez pa, t'en fais pas, tu vas pas pleurer pour des inconnus qui s'étripent...!!!"
S'il savait...!!!
 
Cet après-midi, nous avons eu une longue conversation Hélène et moi, je lui ai raconté ma vie depuis que nous nous étions séparées au départ du kibboutz. Je lui ai longuement parlé de Jean, un copain rencontré, un soir dans un commissariat. Elle m’écoutait attentivement et j’étais heureuse de la distraire un peu, pour sûr que ça la changeait des vis et des boulons. Même qu’à un moment elle a souri, quand je lui ai parlé du concours (que j’avais d’ailleurs gagné) consistant à remplir d’eau, une bassine à l’aide d’une écumoire. Je sentais bien qu’elle se décontractait, d’ailleurs à un moment elle a baillé. J’ai continué avec mon voyage à Ris-Orangis, qui avait failli mal se terminer cause que j’avais perdu le billet d’autocar, heureusement, juste devant moi, dans la file d’attente, une petite vieille avait oublié son porte-monnaie dans sa poche droite, la gauche était vide, dommage. Je continuais ainsi jusqu’à ce que je me rende compte qu’Hélène s’était endormie. Tant pis je lui parlerai du journal de Levil une autre fois.
Et puis j’avais une drôle d’impression, Levil était soucieux, il était devenu irritable, Hélène ne pouvait ouvrir la bouche sans qu’il ne la contrecarre, il regardait sans cesse en direction du placard à balais.
Je me demande s’il m’a cru quand j’ai répondu « J’ai une bonne raison » alors qu’il me demandait ce que je faisais depuis deux heures dans le placard. Je n’allais tout de même pas avouer que j’avais chipé son journal et que j’étais entrain de le lire, il aurait pensé que j’étais indiscrète. Et je ne voulais en aucun cas ternir mon image, d’autant plus que j’avais un service à lui demander.
Il va falloir que je fasse attention la prochaine fois, je ne voudrais pas qu’il cache son journal ailleurs, ce qui entraînerait des recherches fastidieuses.
Ce soir peut-être, Levil va dîner chez un pote à lui, un certain Lebowski, tu parles d’un nom à coucher dehors. Et comme Hélène est patraque nous resterons toutes les deux.
 
Mon plan n’a pas marché, Hélène s’ést ravisée, et a décidé de rejoindre Levil chez son copain. Tant pis j’allais quand même lire la suite de l’épopée Levil, j’aurais bien un jour l’occasion d’en parler à Hélène.
Maintenant, j’en étais sûre Levil sait que quelqu’un a lu son journal, il l’a écrit dessus, c’est pas bien malin. Il va falloir que je m’arrange pour brouiller les pistes. Ce qui me fait marrer, c’est qu’il écrit à son journal comme si c’était à quelqu’un, qu’est-ce qu’il en a à foutre son journal de ses états d’âme.
Enfin je suis rassurée, il m’a cru, quand je lui ai répondu que j’avais une bonne raison d’être dans le placard, l’essentiel c’est que Levil ne sache pas qui lit son journal en cachette.
 
Cher journal,

Il se passe de drôles de choses au boulot. Depuis quelques temps déjà, tout le monde a l'air bizarre. Un type qui bosse au troisième étage et qui se fait appeler Levil parlait l'autre jour à Lebowski, un futur cadre à la retraite qui pense que les jeunots comme moi n'ont qu'une idée : lui piquer son boulot. Le pauvre. C'est pas son boulot que je convoite.
Levil, disait-je, marmonnait des histoires de vis, de boulons. Il me fait penser à mon père qui chaque week-end participait à des concours de boulons, de vis et de clous. Les clous. C'était ce qu'il préférait mon père. Il était capable de reconnaitre un clou suisse d'un clou irakien. Balèze le paternel ! Mouais....Un vieux chnok quand même.

Aujourd'hui, alors que je me destinait à prendre mon habituel thé au citron à la machine à café, cette conne de machine m'a bouffé ma pièce ! La machine. Moi. La machine. Moi. Ma pièce. Moi. J'étais tout seul.Ma pièce. Moi. Ma pièce. Moi.
Et une machine explosée, une.

Manque de chance, le GRH passait par là. il a vu la machine et m'a regardé.
Moi. Ma pièce. Ce qu'il restait de la machine. LE GRH.
Moi. Le GRH. Moi. Le GRH. Mon poing dans sa figure.....

Moi. Ma pièce. Le brigadier.

J'ai pris une sacrée amende quand même. Ils m'ont quand même libéré. En sortant du commissariat, je suis tombé sur une femme, un peu paumé. Je sais pas ce qu'elle avait à me dévisager comme çà.
Moi, ma pièce, la femme....


PS : penser à acheter du thé au citron en sachet pour le travail
 
Après avoir lu, relu et rerelu le journal de Levil. Je commencais à discerner quelque chose qui me dépassait. Des mots, des bribes de phrases.
Allongée sur mon lit tout s’affichait à mon esprit, on aurait dit un voile derrière lequel une lumière brillait, tout devenait transparent. Je sentais que j’étais proche du but, le puzzle se reconstituait. Soudain l’illumination vint. Comme des lettres de feu dans le noir une question s’imposait à moi : Comment peut-on mourir d'un coup donné sur l'orteil, et si oui, pourquoi ? »

Voilà ce que recelait le journal, une seule et unique question. Qui saurait un jour y répondre ?
 
Il se passe de drôles des choses chez les voisins. Enfin, quand je dis les voisins, je ne parle pas des Malepin qui sont nos plus proches voisins, ni des Zamparo juste après. Les uns et les autres sont des gens sans histoire. On entend les Malepin s'engueuler tous les vendredis à propos du loto et tous les mardis, là je crois que c'est juste pour le plaisir parce que ce n'est jamais pour la même raison. La semaine dernière, c'était à propos de l'aîné. D'après le père, il méritait une bonne paire de claques ; d'après la mère, c'était deux paires de claques qu'il méritait. Je n'ai pas compté : je crois que le fils les a comptées, lui. Je l'ai vu sortir avec sa gameboy, en train de rigoler comme un bossu. Les parents, on ne les entendait plus. Le lendemain, j'ai vu Malepin, il avait ses lunettes de travers sur le nez, la branche gauche avait des méandres. Madame Malepin, je ne l'ai vue que le jeudi. Elle avait un peu forcé sur le maquillage, enfin quand je dis un peu, ça veut dire un peu plus que d'habitude parce que déjà, d'habitude, ce n'est pas qu'un peu. N'empêche que malgré la couche un peu plus épaisse que d'habitude, la joue droite était plus rouge que la gauche, et surtout, légèrement plus aboutie dans son relief : à part la couleur, c'était tout à fait les bosses de l'Aubrac. Ma femme m'a dit : "tiens, Madame Malepin, elle doit avoir un abcés". Elle n'a pas l'esprit de synthèse, ma femme, ni celui d'analyse d'ailleurs.

Mais revenons à nos moutons, enfin à nos voisins du bout de la rue : les Lebowsky. Il se passe des choses curieuses chez eux depuis quelques semaines. D'abord, j'ai remarqué que c'était maintenant des sacs d'intermarché qu'ils mettaient dans leur poubelle, avant, c'était des Fauchon. Remarquez, je ne sais pas où ils font leurs courses, ils rentrent toujours leur voiture dans le garage avant de décharger. J'ai quand même vu une fois le père Lebowsky avec un sac de pâtes de 5 kilos, vous savez, les sacs pour collectivités. Le Lebowky, il ne m'a jamais paru très clair. D'ailleurs on ne se fréquente pas : chacun chez soi, c'est ma devise, je ne suis jamais rentré chez lui et lui n'est jamais rentré chez moi. D'abord, les cheveux longs, à son âge, enfin ceux qui lui restent, ça dénote quand même un certain laissez-aller. Et puis, sur le poster de Che Guevara qu'il a dans son salon, j'ai bien vu dans le coin, même s'il a du essayer de l'effacer avec une éponge, la signature de Cohn-Bendit. Mais je m'égare, en plus de ça, les Lebowsky, ils reçoivent des gens bizarres : ils ne sont même pas du quartier. Et je me demande bien pourquoi le mari et la femme, d'une part n'arrivent jamais ensemble ; d'autre part, n'ont pas la même alliance : celle de la femme est nettement plus usée. Bon, je vous laisse, j'y retourne. Ma femme ne comprend pas que je m'intéresse autant à l'astronomie, surtout quand, comme souvent, il y a un kilomètre de nuages au-dessus de nous. Ma femme ne comprend rien à la science. Elle n'a pas de curiosité. À propos, je ne vous ai pas parlé des Zamparo. Ce sera pour une autre fois, je viens de voir passer la voiture du Lebowsky : elle fait un drôle de bruit, à vue de nez, c'est la bougie du deuxième cylindre qui est encrassée. Et juste derrière, il y avait la voiture de l'autre. À propos, il s'appelle Levil. Il avait laissé un badge à son nom près de l'autoradio dans sa voiture avant-hier. Pourquoi vient-il encore ? Où ai-je mis mon oculaire x20 ?
 
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Lully poste dans le forum ? wahhhh
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@+

Guillaume


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Et c'est une fois de plus dépitée que je me rendais compte que je n'avais pas vu le principal.

 
Il meurt en 1687, à la suite d'un coup de canne qu'il s'était donné sur un pied en frappant la mesure du Te Deum chanté pour la guérison du roi.
 
Cher journal,

La fille du commissariat m'a rappelé. Je ne sais pas comment elle a eu mon téléphone, mais toujours est-il qu'elle m'a appelé ce soir. mon petit doigt me dit qu'il y a anguille sous roche.
Je dois la retrouver dans un troquet "le dévidoir". Ca ne m'inspire pas confiance, mais bon.

Allez je repasse plus tard mon journal pour te raconter à quoi elle ressemble la gueuze Solange.
 
Dimanche 10 novembre 1993.

Mon cher journal,

Il est près de 3 heures du matin. Je rentre à peine de la soirée chez les Lebowsky. Seigneur ! Il y a donc aussi des bidons-villes en France à notre époque ! Tu aurais dû voir les nains de jardin dans le jardin (quel manque d'originalité !), les cloques de la moquette collée à la va-vite et, pour couronner le tout, la photo d'un bellâtre sud-américain coiffé d'un béret étoilé punaisée au-dessus de la cheminée branlante... Quel tableau ! Tu as bien de la chance que le papier n'ait pas d'oeil. Si je n'avais pas été aussi préoccupé par les événements de l'après-midi, je crois que j'aurais eu bien du mal à cacher ma stupeur. Enfin, les Lebowsky sont des gens charmants. Tandis que sa femme préparait le dîner, il m'écouta lui raconter ce qui t'était arrivé (j'en frémis encore). Il eu même ce geste ridicule et touchant de me présenter un catalogue Bricorêve, pour me remonter le moral. Chacun sait que Bricorêve est à la vis ce que Bézu est la chanson française, mais j'acceptais la brochure sans trop y prêter attention. Il est vraiment sympa Lebowsky et je le plains au fond. Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que ses enfants devaient être atteints d'une maladie génétique rare, car on ne les voyait jamais ensemble (c'était ou le frère, ou la soeur) et le simple fait de remonter de ce que je supposais être la cave les faisait transpirer énormément. Comme quoi, chacun a sa croix.

En parlant de croix, nous n'étions pas passés à table depuis dix minutes lorsque quelqu'un sonna à la porte. C'était Hélène. Elle avait finalement décidé de nous rejoindre, malgré l'insistance de Solange pour la garder auprès d'elle. J'avais l'air fin... Moi qui avait imputé son absence aux nécessités d'une pseudo vente de charité ! Nous échangeâmes un bonsoir glacial. Pourvu que les Lebowsky ne se soient pas aperçus du haut point d'exaspération auquel nous sommes parvenus l'un et l'autre ! Elle s'était mis sur son 31 pour l'occasion et sa gêne était perceptible : elle chausse du 38. Je ne la regardais presque pas, me contentant de grignoter timidement l'étrange pièce de viande servie par Mme Lebowsky (« Appelez-moi Raymonde », me dit-elle à plusieurs reprises). Mais je dois reconnaître qu'Hélène était très en beauté ce soir et que la vague nostalgie de jours heureux me serra le coeur lorsque je croisais son regard bleu.

Le petit Lebowsky, Gustave, est un chenapan. Avant la fin du dîner, profitant d'une absence de son père parti éponger sa soeur à la cave, il me confia que depuis plus de deux ans (c'est-à-dire juste à la fin de la guerre) il faisait croire à ce dernier que celle-ci n'était pas terminée, en diffusant en boucle de vieux reportages sur la radio préalablement bidouillée du paternel. Cet aveu rigolard me permit enfin de comprendre pourquoi, en cette fin de 1993, Lebowsky semblait si préoccupé par des bombardements dont j'ignorais qu'il aient eu lieu... J'avais presque fini par croire qu'il se payait ma tête ou qu'il voulait remuer en moi la fange du souvenir de mon séjour souterrain... Quoiqu'il en soit, il n'y a plus de jeunesse !

(À suivre)
 
Mon Dieu quelle nuit, le retour d’Hélène et Levil vers deux heures trente, m’avait réveillée et je n’avais pas pu me rendormir. Hélène avait du aller se coucher directement car je l’avais entendue aboyer bruyamment (comme nous le faisions chaque soir au kibboutz, pour faire croire que nous étions protégées par des molosses), elle n’avait pas perdu cette habitude, pauvre Hélène. Je supposais que Levil était avec son journal, enfermé dans le placard à balais. Je brûlais d’impatience que le jour se lève, que Levil quitte la maison, et qu’Hélène se plonge dans un de ses jours de France pour continuer ma lecture volée.
Enfin, le soleil fit son apparition, je me levais d’un bond, filais sous la douche, sautais dans un jean, attrapais un t-shirt à la hâte et me précipitais dans la cuisine. Bizarre, la lumière était allumée, je l’éteignis machinalement en pensant que si Hélène était arrivée la première, Levil aurait pris un sacré savon, radin comme elle était ça aurait été gigantesque, je me délectais rien que d’y penser. Je mis la bouilloire sur le feu, je remarquais à ma plus grande surprise un trait de lumière dépassant de la porte du placard à balais, J'en pris la direction, et ouvris tout doucement la porte. Levil étais là, assis la tête sur les genoux. Je ne sais pas ce qui l’a réveillé, toujours est-il que quand il s’est redressé, il avait l’air tout fripé. Il avait sur la joue droite la marque de la grille du four (il n’avait sans doute pas remarqué qu’elle était sur ses genoux avant de s’endormir). Il se lança immédiatement dans un embrouillamini d’explications aussi sottes que grenues, pendant que la bouilloire émettait un sifflement strident. Puis il se mit en colère, me dit « D’abord, je fais ce que je veux, c’est mon placard à moi tout seul, et patati et patata…», puis il se mit à tourner autour de la table, en retrouvant lentement son calme. Je restais exprès, rien que pour l’embêter, je voulais voir ce qu’il allait faire de son journal.
Quand Hélène entra dans la cuisine Levil entamait son vingt-huitième tour de table.
Je m’éclipsait discrètement, pour aller piquer un peu de parfum à Hélène.
Ce n’est qu’à dix heures que Levil se décida à quitter la maison et qu’Hélène se saisit amoureusement d’un de ses Jours de France. La voie était libre.
 
Après le repas, Lebowsky m'entraîna dans sa « tanière », comme il dit, une petite pièce faiblement éclairée par la lueur d'une lampe de bureau. Sur ledit bureau trônait un ordinateur incroyable. À cause de la petite pomme incrustée sur la face avant de l'appareil, j'avoue que je crus tout d'abord qu'il s'agissait d'une sorte de balance à peser les légumes comme on en trouve dans bon nombre de supermarchés. Lebowsky me regarda longuement d'un air bizarre en secouant un peu la tête, puis il s'assit devant la merveille. « En avant toute ! », cria-t-il dans un tube placé à ses côtés. Je distinguais alors dans la pénombre, traversant le plancher, tout un mécanisme complexe de poulies et de chaînes de vélo qui se mit en branle sitôt l'ordre reçu. Lebowsky jubilait. Il appuya sur un bouton et la machine démarra dans un éclat sonore un peu ronflant, à peine couvert par le couinement suraigu des poulies. « Tu voulais voir l'Internet, Levil. Tu vas être servi ! », me lança-t-il en empoignant fermement la petite perforeuse à fil qui se trouvait à côté du clavier (je sais ce que c'est qu'un clavier, tout de même !)

Je passais près de deux heures avec lui. Il m'expliqua bien plus de choses que mon cerveau ne pouvait absorber en une soirée, et je me demande encore ce que bien être une adresse huppée... S'il faut vivre dans les beaux quartiers pour avoir accès à ce réseau, je ne suis pas près d'en disposer ! Quant à savoir comment Lebowsky pouvait y « surfer » (c'est comme ça qu'on dit) depuis son bouge... Toujours est-il que je fus fasciné par la possibilité de parler à de parfaits inconnus dans un anonymat quasi complet. J'entrevis de nouveaux horizons qui s'ouvraient à moi, devant moi et pour moi. C'était bien plus drôle que le harcèlement téléphonique et je résolus en moi-même d'arrêter d'importuner la vieille Lavigne, à laquelle je téléphone environ dix fois par semaine en demandant si, par hasard, ce ne serait pas la boucherie Sanzot (ce jeu de mot est ma joie secrète).

Nous avions laissé les femmes au salon. Quand nous les retrouvâmes, Raymonde me regardait d'un air sévère. Elle me pria de l'appeler Madame Lebowsky et dit qu'Hélène avait bien du courage, ma pauvrette. Je fis celui qui ne remarquait rien, mais il me sembla qu'un léger froid venait de s'installer. Je récupérais ma pleureuse et nous quittâmes nos nouveaux amis en les remerciant pour cette charmante soirée, non sans que je me sois vautré une dernière fois par terre m'étant pris les pieds dans cette moquette à la con. Quand nous arrivâmes à la maison, cette diablesse de Solange était là. Elle guettait notre retour avec une impatience à peine dissimulée. Vraiment, si je ne savais pas qu'elle avait eu une bonne raison de se trouver dans ce placard, je jurerais qu'elle t'a lu, mon journal chéri ! Mais il est tard à présent. Nous verrons tout cela demain.
 
Un bruit infernal me tira de mon sommeil, je saisis le réveil coupable de cet affront et le lançais sur le mur, il s’arrêta dans un dernier « dring » de protestation. Je m’assis sur le lit, où étais-je ? Je restais comme pétrifiée pendant quelques instants, puis petit à petit je repris mes esprits.
Il faisait grand jour. Je compris que je venais de faire un rêve, cette histoire de journal m’obnubilait tellement qu’elle hantait mes nuits. Je pensais à Levil endormi dans le placard, la grille du four, les tours de table, je me mis à rire en imaginant la scène.
Puis je me levais, me préparais, et me dirigeais vers la cuisine, pour prendre mon petit-déjeuner. Contre toute attente la lumière n’étais pas allumée, j’allais quand même par acquis de conscience vérifier dans le placard à balais, personne. J’avais bel et bien rêvé.
Une fois la cuisine rangée, je fis le tour de la maison. Hélène et Levil n’étaient pas là, j’étais seule, je pensais tout de suite au journal, mais cela me semblait risqué, je ne savais pas quand ils allaient rentrer. La curiosité me taraudait, d’autant plus que j’étais certaine que Levil avait écrit cette nuit.
Finalement je cédais à la tentation, le cahier entre les mains le cœur battant la chamade, j’ouvris la porte du placard pour m’y installer confortablement (de nature prévoyante, j’avais apporté avec moi deux oreillers et une couverture) j’ouvris fébrilement le recueil tant convoité.
Je n’en croyais pas mes yeux Level parlait d’interne et de tas d’autre choses. Voilà, qu’il exposait aux yeux du monde son intention de placer Hélène sous haute surveillance.
Ce jour là, j’appris également que Levil était un serial blagueur, ce qui était difficilement imaginable d’un collectionneur de vices et de boulons.
Je voudrais bien quand même qu’Hélène lise ce cahier, demain peut-être, mais maintenant il est temps de le ranger.

P.S. Opossum beurk
 
Jeudi 11 novembre 1993.

Mon cher journal,

C’est curieux, quand je regarde le calendrier, on passe du dimanche 10 au jeudi 11 novembre. Probablement un calage technique entre la rotation de notre chère planète autour du soleil et le calendrier concocté par nos têtes pensantes et dirigeantes. C’est férié aujourd’hui. Ça n’a pas empêché mon réveil de sonner à 6 heures. Comme je n’arrivais pas à me rendormir , je me suis levé pour te rendre visite et étaler à nouveau mes pensées. Hélène, une fois n’est pas coutume, ne s’est pas réveillée en sursaut. Je profite également que Solange soit encore endormie. La voir ainsi affalée sur le canapé et à l’entendre ronfler me rappelle ironiquement le chien des Lebowski.

11 novembre, date qui me rappelle évidemment la guerre. Plutôt toutes ces putains de guerres que les humains transmettent de siècle en siècle. Ici on va fêter la paix. Il pleut dehors. Cela n’empêchera pas les anciens combattus, c’est comme cela que je les appelle, de garnir de chrysanthème les monuments aux morts. Cette pluie me rappelle mon service militaire où je devais défiler dans un village perdu en plein milieu du Doubs. Au centre de ce village était érigé un monument où étaient inscrits une dizaine de noms. À cette époque, j’en avais rien à faire de tout cela mais après ces deux années passées dans un abris anti-atomique made in Taiwan, j’ai eu le temps de méditer sur ces maudites guerres qui n’ont épargné personne, où que ce soit.

« One more thing ! ». Le grand Lebowski m’a donné une idée en me montrant son système de l’internet. Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle pour toi, mon cher journal fait de papier et d’encre. On dit grand bien du numérique alors j’ai décidé de te transposer sur un ordinateur. Ainsi, je n’aurai plus la crainte que tu sois lu par quelqu’un d’autre que moi. Lebowski m’a donné l’adresse d’une boutique spécialisée dans le centre-ville. Il m’a dit de demander un certain Robert de sa part. Je compte y aller samedi prochain.
 
Vendredi 12 novembre.

Cher journal,

Levil a pété les plombs. Déjà que je le trouvais bizarre, là il débloque complètement. J'étais tranquillement installé au bureau de Lebowski à lui réparer son ordinateur (il est incapable de se dépatouiller tout seul, j'y crois pas) quand Levil est arrivé. Il a sorti son stylo bic et a tracé un L sur mon t-shirt "Peace and Love" comme si de rien n'était ! Mais pour qui il se prend ?
Et ce n'est pas tout ! A la vue de la pizza double pepperoni qui trainait négligemment sur la table, pizza que j'avais commandé à 11h53 chez Pizza à Gogo, il s'est mis à me parler d'une histoire de mafia. Il me soupçonnait d'avoir traffiquer avec une religieuse ou je ne sais trop quoi ! Je sais que ce week end je me suis pris une sacrée murge et que ces champignons m'ont fait aller à la selle bien souvent ! Dieu sait que j'en ai vu de toutes les couleurs, mais quand même, c'est lui qui n'avait pas l'air dans son assiette cette après midi.

J'allais oublier cher journal : cette Solange, elle n'est même pas venu au rendez vous l'autre soir. Pourtant c'est elle qui m'avait invitée. Elle a pas intérêt à rappeler elle !

Je vais te laisser cher journal. Demain est un autre jour. Et demain devrait se pointer le nouveau DRH. L'autre a pété les plombs suite à ma petite histoire avec la machine à café. De toute façon il était pas net ce DRH. Toujours à papoter avec les "vieux". Il parait que demain c'est un jeune qui sort tout juste de l'école qui va se pointer. Y a de la promotion dans l'air pour ma pomme. Tiens en parlant de pomme, je crois que je vais récupérer l'ordi de Lebowski. Il est peut-être quiche en informatique, mais il a bon gout. J'aurais qu'à lui dire que son ordi est bon à mettre à la poubelle....

Je sens que ma gastro me reprend.


PS : acheter du papier toilette
 
Samedi 16 novembre 1996.

Mon cher journal,

Il se passe des choses étranges. Je ne parle pas du comportement d'Hélène qui, sous antidépresseurs depuis son suicide manqué, bave toujours un peu dès qu'elle dit trois mots. Non, ce n'est pas Hélène qui m'inquiète...
Hier soir, rentrant plus tôt qu'à l'ordinaire, j'ai surpris Solange au téléphone dans la cuisine. Comme j'étais passé par le jardin, elle ne m'avait pas entendu arriver, et j'étais resté près de la fenêtre où me parvenaient des bribes de conversation. Elle parlait à un dénommé Jean, répétant son prénom à plusieurs reprises. J'en déduisis qu'il s'agissait d'un homme. Elle lui disait qu'elle était désolée, qu'elle n'avait pas pu (?), qu'elle avait fait une découverte extraordinaire et que, oui, il pouvait arrêter de l'appeler Madame. Je me demandais de quelle découverte il pouvait être question, quand, mon cher journal, j'eus la peur de ma vie. Dans mon dos, des aboiements féroces me firent sursauter : c'était Hélène qui, abrutie de médicaments et m'ayant pris pour un intrus, avait surgi soudain pour défendre son territoire. Ce comportement, inhabituel à cette heure, alerta Solange qui prit rapidement congé de son mystérieux interlocuteur sur un : « J'ai l'autre ligne qui sonne, je te rappelle », si utile entre amis. Craignant d'être découvert, je me dégageai avec peine de l'étreinte d'Hélène qui mordait fermement ma manche, et je me mis à courir aussi vite que je le pouvais, abandonnant entre ses mâchoires serrées un petit bout d'étoffe, ce qui fait toujours chier sur un costard à 5000...

Un peu plus tard, je traînais hagard par les rues, glacé par la pluie fine qui s'était mise à tomber, lorsque je m'aperçut que j'étais tout près de la maison des Lebowsky. Comme je m'approchais, en quête d'un peu de réconfort et de chaleur humaine, je distinguai la silhouette d'un petit homme, juché sur un escabeau, et qui, au moyen d'un instrument optique aux formes complexes - entre la guitare et le saxophone - espionnait l'intérieur coquet de mes amis les pauvres. Ai-je oublié une virgule ? Non. Tandis que j'avançais en tapinois dans sa direction, je sentais grandir en moi une colère contre cet inconnu qui glissait ainsi son regard malsain sur le quotidien de mes bouffeurs d'opossum favoris et, lorsque je fus à sa hauteur (c'est-à-dire pas bien haut, car il n'était décidément pas grand le bougre !) je lâchai un « bouh » énorme qui faillit le faire mourir de peur. Il tomba à la renverse, comme évanoui, une lumière vint éclairer son visage et j'entendis soudain la voix de Lebowsky qui tonna dans la pénombre : « Qui va là ? »

(À suivre)
 
« Par ici ! », criai-je.
« Levil ? », hésita-t-il.
« Oui », répondis-je.
« Où es-tu ? », demanda-t-il.
« Ici », fis-je.
« Ah, là... », dit-il.
« Oui, là », acquiesçais-je.
« Bon, j'arrive », annonça-t-il.

J'entendis des bruits de pas approchant de notre rond de lumière.

« Aïe ! », cria-t-il.
« Lebowsky ? », hésitai-je.
« Putain de bordel de merde ! », répondit-il.
« Qu'est-ce ce qui se passe ? », demandais-je.
« Je me suis mangé un piège à taupes », fit-il.
« Ça fait pas du bien ça », commentai-je.
« Connard », acquiesça-t-il.

Quelques instants plus tard, Lebowsky nous avait enfin rejoints. En robe de chambre, il tenait une batte de base-ball à la main et l'orteil de son pied gauche commençait à bleuir. « Tu le connais ? », demandai-je en désignant le petit homme qui, toujours inconscient, avait la tête enfouie dans les pissenlits. « Tu penses si je le connais... », me répondit-il avant d'ajouter : « Tiens, aide-moi à le porter au salon. » « Avec la motte ? », plaisantai-je. Il me lança un regard d'autant plus noir que la nuit l'était aussi et je ne pipai mot sur le chemin de la maison.
Là, Lebowsky m'apprit enfin l'identité de l'autre nain cardiaque. Il s'appelait Gelluc, c'était un de leurs voisins vivant à l'autre bout de la rue. Passionné d'astronomie, il avait depuis la retraite trouvé une tout autre façon d'user ses bifocales en observant d'un peu trop près la vie de ses aimables congénères. Bref, un beau pervers, mais une pointure dans son genre d'après Lebowsky.

(À suivre)
 
Quand je me suis réveillé, le gars avec un béret, celui de l'affiche, me regardait d'un oeil navré. Je me demande bien de quoi il se mêlait celui-là. J'étais étalé sur le canapé, pas très ragoûtant, le canapé, soit dit en passant. Lebowsky et Levil en étaient apparemment à leur deuxième pack de cannettes. Je me demande d'où ils les sortaient : ils ne font pas cette marque à l'intermarché. J'étais furibard après le rédacteur en chef de "Ciel et espace". Pour avoir voulu tester son innovation qui, prétendait-il, nous laisserait sur le cul, je m'étais retrouvé effectivement sur le cul et j'avais l'air d'un con. Les yeux fermés, histoire de gagner du temps, je barattais du mieux que je pouvais le seul neurone pas trop tuméfié qui me restait pour préparer ma défense. Faut dire que dans le jardin du Lebowsky, il fallait pas compter sur les laitues pour amortir les chocs. C'était de l'agriculture zen : des parpaings d'un côté, des parpaings de l'autre : il voulait sûrement construire une niche pour un mégathérium.

Je n'ai pas eu le temps de réfléchir. Même avec du temps, d'ailleurs... Lebowsky s'était plongé dans une réflexion tellement profonde qu'on l'entendait ronfler. Levil en a profité pour se lever et venir voir si j'étais dans le tempo avec Lebowsky. Il a du trouver que non : il m'a secoué négligemment comme un prunier, il devait vouloir enlever les miettes du canapé. "Gelluc, alors, ça va ?". Son ton avait l'air accomodant, j'ai joué Aphrodite sortant du bain, j'ai ouvert un oeil innocent, le gauche (le droit avait soigneusement conservé la trace de l'oculaire quand j'avais chu. résultat, maintenant, sur le mien d'oculaire, pas moyen d'enlever le bouchon bleu de la paupière.

J'allais m'expliquer, défendre les avancées de la science, le piquant des percées technologiques, la nécessité de l'expérience, l'esprit de sacrifice qui était le mien pour faire avancer l'humanité sur la pente savonneuse d'un avenir radieux. "Gelluc, tu connais mon placard ?" À tout hasard, j'ai meublé la conversation (même avec uniquement l'oeil droit, la batte de base-ball du Lebowsky, près de la table, occupait un peu trop d'espace à mon goût) "Vous savez, moi, les plats exotiques...". Il m'a enlevé un pissenlit qui était resté planté dans ma narine droite et jurait avec mon teint pâlichon (ce doit être un artiste, il semble avoir des considérations esthétiques). "En fait d'exotisme, tu pourrais t'intéresser un peu à mon quartier, il s'y passe des phénomènes curieux, au moins autant que toi. Il y a matière à enquêter." C'est à ce moment-là que Lebowsky s'est réveillé, il venait de piquer du nez, au sens propre, sur une cannette (la narine droite, en l'occurrence) et, esthétiquement, il y avait de la concurrence pour mon pissenlit. Sans compter que quand il a reniflé, enfin essayé, le côté musical de la chose n'était pas à négliger.
 
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