Le labo de PVPBP

macomaniac

Ouroboros
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20 Septembre 2012
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Forêt de Fontainebleau
Cette photo affichée au mois de décembre par SirDeck dans le fil PVPBP :
_DSF4794.jpg

j'avais envie de la commenter sans trouver l'inspiration directrice. Cette orientation ténue qui permet de suivre le fil précurseur de ce qu'on a l'intuition de dire, au lieu d'être poussé à parler par des motifs décousus qui égarent l'écriture.

Avec SirDeck qui prend la photo et nous invite à emprunter le cadre de son point de vue ici, nous nous trouvons au Musée des Beaux-Arts d'Orléans. Comment je le sais ? Je le sais par le tableau de format miniature qui constitue le point d'accroche central de la photo. Il s'agit d'une esquisse intitulée : "Les drapeaux" ou encore "Scène de Juillet 1830" œuvre du peintre français du XIXè siècle Léon Cogniet et conservée au musée d'Orléans.

Je soupçonne SirDeck de s'emmerder autant que moi dans un Musée. Je veux dire : d'être incapable d'attacher un intérêt primaire aux objets qui lui sont montrés (des tableaux disons). Ce qui reviendrait à se camper devant telle ou telle représentation picturale, dans un face-à-face visuel obéissant à ce qu'on attend d'un visiteur appelé à se trouver terrassé par l'extase ou visité par la Grâce à la contemplation du miracle esthétique de la Joconde et autre chef-d'œuvre de l'Art. Non. Je pense que SirDeck (par analogie avec moi-même) garde toujours cette distanciation brechtienne, qui fait de lui un photographe. Quelqu'un qui ne montre pas directement les choses, mais le rapport des autres aux choses.

Vous me trouvez lent à en venir à ce que je veux dire ? Bon : SirDeck photographie ici la religion de l'art et pas directement le tableau de Cogniet. Il photographie l'ambiance de vénération ou de culte qui s'attache aux tableaux d'un Musée comme aux vitraux d'une Église. Ambiance de vénération, qui se trouve produite je dirai par la façon même dont se trouve présentés les objets voués à cette vénération.

Quoi ! cette atmosphère feutrée, d'un bleu spirituel ombreux du mur de la cimaise, ce halo circulaire de lumière blanche enveloppant la toile comme une auréole la tête d'un Saint, cette dorure d'encadrement du tableau l'exhibant en icône figurative : tout est fait pour déployer a priori une mise en scène hagiographique, de piété si vous préférez. Il s'agit d'une structure de présentation, qui vous appelle, visiteur, à vous rendre digne de l'approche du Sacré, comme on se découvre en s'avançant entre les piliers d'une basilique.

À droite du tableau, une notice explique aux fidèles le Sens du symbole qui leur présenté en objet de Culte. La toile de Cogniet est en effet symbolique. Il s'agit d'une allégorie des trois journées de juillet 1930, imageant comment le drapeau blanc fleurdelisé de la royauté de Charles X s'est transformé en drapeau tricolore. Voici le texte que nous en pouvons supposer :

Trois drapeaux, représentant chacun une de ces trois fameuses journées, flottent au vent. Le 26 juillet 1830, Charles X tente par quatre ordonnances de remettre en cause le régime constitutionnel : nouvelle dissolution de la Chambre des députés, modification de la loi électorale, organisation de nouvelles élections, suspension de la liberté de la presse. A gauche, de lourds nuages d’orage viennent obscurcir le drapeau blanc portant les armes du roi. En effet, ces ordonnances mettent le feu aux poudres et déclenchent une insurrection populaire dont la violence est évoquée, au centre du tableau, par le rougeoiement des explosions et tirs échangés entre les deux camps. Sur le drapeau surmontant ces explosions, l’emblème royal a été arraché par un coup de canon. Dans la déchirure du drapeau, le bleu du ciel apparaît, la chute de Charles X semble inévitable. A droite, le drapeau blanc royal est en guenille. Avec le bleu du ciel, le reste de tissu blanc et le rouge du sang des révolutionnaires, il figure le retour au drapeau tricolore, créé sous la Révolution française et brandi par les insurgés sur les barricades du 28 et 29 juillet 1830 comme l’a immortalisé Eugène Delacroix dans son très célèbre tableau La liberté guidant le peuple(Musée du Louvre). Le 30 juillet, le roi Charles X est renversé remplacé dès le lendemain par Louis-Philippe qui instaure la Monarchie de Juillet et rétablit le drapeau tricolore comme emblème de la France.

Mon commentaire a jusqu'ici emprunté le ton de l'ironie : c'est-à-dire d'une distanciation cruelle à quoi la photo m'invitait. Mais voici qu'un contrepoint s'introduit avec la présence d'une spectatrice qui permet à SirDeck de photographier un rapport de l'autre au tableau affiché plein cadre.

Spectatrice qui ne fait pas face au tableau, mais lit son mode d'emploi en se tenant dans l'ombre de recueillement de la partie droite de la scène. En se profilant un peu de biais, sans nous tourner carrément le dos, comme pour tenir dans une même diagonale visuelle la notice et le tableau objet de la notice.

Moi qui fait face au tableau en empruntant le point de vue de SirDeck, je me trouve invité de l'œil droit à une vision secondaire : celle de l'orientation diagonale de l'attention de la spectatrice. Car la photo ne m'appelle pas à prendre cette spectatrice pour objet, mais à entrer en quelque sorte dans la diagonale de son attention. Oui. Je me sens invité à partager, empathiquement dirais-je, la disposition spirituelle de cette assistante.

Dans cette attitude digne (les bras croisés) et recueillie (la tête inclinée), épaulant un sac à doc discrètement rouge, la spectatrice - telle que je la perçois empathiquement - contemple le destin de l'histoire. Les emblèmes d'une révolution du passé, symboles du passé de la révolution. Je suis toujours sensible à la puissance politique des photos de SirDeck, dans sa présentation du rapport de l'autre aux choses.

Cette autre : la spectatrice, n'est pas quelconque. C'est la femme de SirDeck. Elle n'est pas présentée comme objet dans la photo, mais comme sujet collatéral (si je puis dire). Il y a de la tendresse, et disons-le de l'amour, dans cette présentation collatérale d'une compagne contemplant en diagonale les signes d'un rêve disparu.

L'ironie frontale de la présentation d'un tableau en objet de culte, se trouve conjuguée de tendresse empathique. Il y aurait beaucoup à imaginer à partir de là et les mots pressent mes doigts de les laisser s'échapper en liberté. Mais un sentiment de pudeur me force à clore ici mon commentaire.
 
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Réactions: Jura39 et SirDeck

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www.mqcd.fr
@SirDeck, si tu cherchais un écrivain pour rédiger une présentation dithyrambique de tes œuvres, ou ta biographie, voire ton hagiographie, ne cherche plus ; tu l'as trouvé. :)


Je verrais bien :

"@SirDeck,

Sa vie,
Son œuvre

Par @macomaniac"


En tête d'étagère des bonnes librairies, bien entendu. :)
 

flotow

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@SirDeck, si tu cherchais un écrivain pour rédiger une présentation dithyrambique de tes œuvres, ou ta biographie, voire ton hagiographie, ne cherche plus ; tu l'as trouvé. :)


Je verrais bien :

"@SirDeck,

Sa vie,
Son œuvre

Par @macomaniac"


En tête d'étagère des bonnes librairies, bien entendu. :)
Avec pleins de pages pour en faire un livre très cher... ou ou ne seront lues que les premières pages.
Moi aussi je devrais revenir poster ici... et avoir une longue analyse de la part de maco’

...

c’est fait ! Maco’, j’attends la notif dans ma boîte mail ! :p
 
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macomaniac

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Forêt de Fontainebleau
Pour que je fasse toute une histoire d'une photo, il faut que la photo commence par me la raconter, cette histoire (comme disait Doisneau). Alors, j'ai l'impression que mes yeux ont des oreilles, qu'ils écoutent en voyant l'histoire racontée, ou si vous préférez : j'entends des mots en regardant.

Cette photo récente de SirDeck à PVPBP :
_DSF5014-Modifier-2.jpg

il me suffit de la regarder pour entendre une histoire.
Une métaphore, est une image qui vous transporte en profondeur. Qui vous fait dépasser l'apparence, pour vous enfoncer en imagination dans un en-deçà de l'apparence. De ce point de vue, y a-t-il rien de plus métaphorique qu'une femme ? Car une femme, c'est une image, dont le charme opère en suscitant un transport métaphorique de l'imagination vers quelque outrepassement rêvé de l'apparence. La métaphore-femme incite à approfondir le sujet.

Charles Jourdan est une marque de chaussures à talons aiguilles pour dames, qui s'est fait connaître par des campagnes de photographies publicitaires d'un érotisme chic. Où des modèles suggestivement dénudés excitent un transport de l'imagination du voyeur vers quelque arrière-scène du désir. Modèles qu'une paire d'escarpins rouges habillent comme un gant du chausse-pied de la métonymie.

La métonymie étant le détail d'une image qui vous incite à envisager l'ensemble, par un déplacement latéral d'attention, même si l'ensemble fait défaut. Comme les lorgnons brisés par une chute évoquent le corps de leur propriétaire : le médecin véreux jeté par-dessus bord par les marins du Cuirassé Potemkine. La marque Charles Jourdan, dirons-nous, chausse d'une métonymie la métaphore-femme : en faisant glisser érotiquement notre imagination des talons aiguilles rouges à l'image dénudée, et de l'image-dénudée à l'obscure profondeur du désir.

SirDeck photographie frontalement une de ces images publicitaires Charles Jourdan : il s'agit d'une affiche qui couvre entièrement la porte en verre d'un magasin de cette marque. Une dame accroupie sur ses talons s'affiche latéralement tout en vous regardant dans les yeux avec un air de sainte nitouche blonde bon chic bon genre. Elle est nue, mais un rien l'habille : le détail des escarpins rouges, invite métonymiquement à balayer du regard la nudité de leur propriétaire comme un dénudement vestimentaire. Oui : cette femme aux escarpins rouges est habillée de chic de sa nudité, et c'est cette apparence habillée qui va inciter métaphoriquement votre imagination de voyeur à un transport en profondeur équivalant à un déshabillage de l'image.

Je n'exagère en rien : l'affiche a pris des plis, qui font comme des plissements d'habillement collant d'une blancheur de chair, si bien que la femme de l'image se présente bien comme habillée de sa nudité.

Provocant affichage, qui a capté l'œil hyper-perceptif de SirDeck. Car affichage d'une image-femme sur le panneau de verre d'une porte de boutique. Porte de boutique appelée à pivoter d'un quart de tour pour vous laisser pénétrer à l'intérieur. Autant dire qu'une porte a une valeur métaphorique, à vous inciter à franchir le seuil de l'apparence. Mais une porte portant une affiche-femme, voilà certes une métaphore carrée : car si l'image-femme m'incite à dépasser son apparence, la porte qui la porte m'offre, littéralement, le moyen d'exécuter cette intention de l'imagination. En ouvrant la porte, je vais outre-passer l'apparence de l'image-femme, pour pénétrer métaphoriquement à l'intérieur. Je vais déshabiller le vêtement de la nudité chic, pour m'enfoncer dans le profondeurs du désir.

Chic ! la dame de l'image porte justement un poignée latérale à la hauteur de reins. En tirant à moi cette poignée, je vais faire pivoter d'un quart-de-tour l'image avec la porte qui la porte, et je vais donc pouvoir accéder à l'arrière-plan des apparences pour m'y enfoncer.

Invite métaphorique primaire du désir, qui se trouve objectée dans le cadre de la photographie de SirDeck par le contrepied de la métonymie. Car SirDeck ne photographie pas simplement une métaphore, il photographie la contradiction d'une métaphore par une métonymie. Je t'aime moi non plus : l'amour physique est sans issue - voilà le sens de cette photographie : Serge Gainsbourg dans le texte.

Comme je l'avais évoqué à propos d'une photographie antérieure de SirDeck, j'ai une particularité de la vision : mes deux yeux n'ont pas le même rôle. Mon œil gauche directeur est mon œil de profondeur, mon œil droit baladeur est mon œil de champ. Je vois par montage photographique de ces deux visions. Autant dire que mon œil gauche est mon œil métaphorique, mon œil droit mon œil métonymique.

J'ai donné jusqu'ici la priorité dans ma contemplation de la photo de SirDeck à la vision métaphorique de mon œil gauche. Mon œil droit prend maintenant le relais du balayage de champ métonymique.

Ce que me révèle alors ce déplacement métonymique du détail central à l'encadrement du détail est digne d'une fresque de Pompéi. Si les colonnes pourpres de l'encadrement présentent des traces d'usure, les parties droite et surplombante ont tout d'un chantier de ravalement. Qu'apercevons-nous en effet ? Les armatures métalliques rouillées constituant comme l'ossature d'une façade dont la chair a disparu. Le déplacement métonymique latéral me confronte à une absence de substance dont la disparition a tout d'une ruine des apparences.

Symbole d'une faillite commerciale de Charles Jourdan certes. Mais plus crûment : symbole d'une faillite du désir qui rêvait d'outrepasser métaphoriquement l'épiderme d'une nudité féminine vers on ne sait quelle profondeur substantielle. Car l'imagination se fait peur, à l'idée de tirer sur la poignée qui ferait pivoter l'image féminine latérale d'un quart de tour en ouvrant la porte qui la porte. D'y aviser ce que l'encadrement métonymique fait pressentir : le néant de l'objet du désir. Ou le vide du fond des apparences.

Gaston Bachelard dans une série d'ouvrages consacrés à l'imagination, soulignait que l'imagination est une faculté "substantialiste". Elle fait rêver d'intimité immersive dans des éléments comme l'air, l'eau, la terre, le feu. Et pourquoi pas, puisqu'ici nous parlons d'image-femme transportant l'imagination de manière métaphorique, d'immersion dans une intimité substantielle de l'autre, cette chair spirituelle que l'érotisme se plaît à fictionner comme objectif empathique du désir. Cette imagination substantialiste suscitée par la métaphore-femme de la photo, nous dirons alors qu'elle se trouve "déconstruite" par le contredit de la métonymie : cette absence de substance révélée par le vide de l'encadrement. Mon imagination qui rêvait métaphoriquement d'enfoncements intimes dans une substance de sujet en allant au-delà de l'épiderme de l'image-femme ; se trouve stoppée en plein élan par l'intelligence ironique et cruelle de l'absence de fond de la figuration. L'idée que les apparences ne vêtent pas le plein d'une substance de rêve, mais voilent un trou dépourvu de substance où brille l'absence spirituelle de l'autre. « Il n'y a pas de rapports sexuels » (Jacques Lacan).
 
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pouppinou

Une vie de Chien et de Pommé, et je suis heureux !
17 Juin 2017
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aCLR

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Ça n'est pas un plus bel instant mais ça vaut le coup d'œil, façon de parler, une coquille de composition assez peu croisée sur nos imprimés d'aujourd'hui. ;)

coquille.jpg



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