Merci thebig pour ce beau texte. Il a fait ressurgir quelques souvenirs, dont certains n'avaient pourtant pas grand-chose à voir si ce n'est ce curieux sentiment de tristesse dont tu parles si bien.
Merci aussi à krystof parce que, comme lui, j'ai tout de suite pensé à ce qu'elle avait pu ressentir, la vieille dame, quand le bus s'en allait.
En relisant ce sujet, je me suis remémoré quelques visages du passé. J'habite une ville où tout le monde se connaît et qui compte parmi ses habitants des « figures », personnages souvent vieillissants qui témoignent par leur simple présence de notre histoire commune. Parmi ceux-ci, il y avait Amélie.
Amélie était une vieille bonne femme solitaire et sans enfant. On la voyait souvent sillonner les rues de la ville dans sa deuche (un véritable danger public) ou, plus tard, sur ses deux pieds malades. Elle avait toujours un sourire, une histoire... Elle avait la langue sacrément bien pendue Amélie, et elle connaissait souvent avant tout le monde les derniers potins. Elle passait ses journées à l'église où le Bon Dieu lui faisait des prix discount sur l'absolution, ou à l'hôpital où elle allait visiter les malades, ou au cimetière où elle allait fleurir les tombes que jamais personne ne fleurit.
Je ne crois pas l'avoir entendue se plaindre une seule fois. Elle aurait pu pourtant, surtout à la fin quand ses jambes la faisaient terriblement souffrir et que les gens qu'elle abordait avec familiarité grimaçaient à cause de son odeur d'urine.
Un week-end, tandis que ses voisins étaient en vacances, elle est tombée Amélie. Le fémur, ça casse sans prévenir... Alors elle a pataugé dans sa pisse pendant deux jours avant qu'on vienne la chercher, incapable de se relever, trop faible pour crier ou pour atteindre le téléphone. Puis les pompiers sont allés la récupérer dans son appartement miteux (1) et l'ont amené à l'hôpital.
Elle avait un beau sourire Amélie. En repensant à elle, je la revois s'avancer à ma rencontre, avec sa canne et son cabas : « Mais c'est Monsieur Moulia ! Comment ça va, Monsieur Moulia ? » Toujours les mêmes phrases, comme un rituel impeccable et joyeux.
Il faut que j'aille fleurir sa tombe. C'est quelque chose que je veux faire pour moi, en souvenir d'elle, et pour tous ceux qu'elle n'a pas voulu laisser mourir dans l'anonymat du granit sombre. Elle a porté des fleurs toute sa vie. Je crois que je lui doit bien ça.
(1) Je sais que pour certains ça peut ressembler aux Misérables, mais je n'invente rien.